Skol'Art 33

Tudi Deligne : l'excellence poïétique

Tudi Deligne : l'excellence poïétique

Art du toucher et art-thérapie


Témoignage de TUDI DELIGNE - artiste - à propos de son processus créatif :

« Dans mes dessins, lorsqu’il n’y a aucune différence entre ce que je projetais et ce qui arrive, je trouve cela très ennuyeux.

Les choses deviennent passionnantes lorsqu’il y a des surprises, de l’accident, quelque chose qui m’échappe.

Par définition, l’art n’est pas projetable à l’avance.
Je veux que le dessin lui-même prenne des décisions, qu’il prenne son indépendance par rapport à mes intentions et désirs, qu’il ait son intégrité propre comme j’ai la mienne.

Je découvre des choses qui jaillissent...
Souvent, cela apparaît du fait d’accidents, de choses involontaires, de hasards complets et j’essaie de repérer le moment où c’est intéressant.

Quand subitement quelque chose de fantastique apparaît, j’essaie bien sûr de pousser dans cette direction...» - (ARTENSION 161-162)


Je partage le témoignage de cet artiste en ce qu’il illustre à merveille ce que j’appelle la poïétique créative en art-thérapie.

Pour qu’il y ait poïétique – c’est-à-dire pour que le Sujet créateur se trouve lui-même transformé par l’objet qu’il crée - il faut que la volonté de l’objet en création devienne en quelque sorte indépendante de celle du Sujet créateur et ce, tout au long du processus créatif.

Le devenir de la forme doit pouvoir échapper au Sujet créateur, le surprendre, l’attendre au tournant de ses intentions premières, l’influencer.

Dit autrement : l’objet créé doit se doter d’un Être propre.

Ce qui dote l’objet en cours de création de son Être propre est :

  • d’une part, le désir de ne rien savoir de sa forme finale, des chemins par lesquels il va me faire passer pour aboutir à ladite forme. Chaque nouvel objet est un voyage dont je ne connais pas précisément les étapes et la destination finale. Je suis ouvert à l'impromptu.
  • d’autre part, le désir de ne rien vouloir depuis la volonté égotique : mon seul désir est de vivre une histoire avec mon objet en création, une histoire inédite.

Cela demande un lâcher prise total de ma propre volonté égotique, laquelle est toujours soumise à des dictats techniques, esthétiques, à des représentations mentales.

En lieu et place, je m’abandonne à ma sensitivité organique, intuitive, à tout ce qui se passe en moi lorsque je touche cet objet et que je me laisse toucher en retour, ou inspirer.

Cette sensitivité intuitive est innée mais tapie sous des siècles de répression et de non-stimulation.

S’abandonner à cette source à la fois sensitive et intuitive demande d’être très à l’aise avec sa vie intérieure, intime, tant charnelle qu’universelle.

Cela s’apprend et se performe au fil du temps – non sans mal puisque nombreux sont les freins, les peurs, les conditionnements, les surcharges psycho-mentales qui s’opposent à la libre expression de cette Subjectivité profonde.

Ce dernier constat suggère l'idée que le corps en tant qu'outil premier ne saurait être laissé de côté dans l’aventure créative.

Je ne pense pas que Tudi Deligne serait ce qu’il est dans l’art du dessin sans l'exploration approfondie du corps et de la danse qui l’accompagne depuis toujours.

Pour avoir, de mon côté et pendant des années, exploré la texture du corps, la densité organique vivante et vibrante du corps, l’art du mouvement, du toucher, j’ai pu constater à quel point un corps coupé de l’Esprit qui l’anime ne permet pas une relation d’objet satisfaisante, gratifiante, congruente*.

Or, en art-thérapie, n’est ce pas à réparer cette relation d’objet que nous devrions nous atteler avant toute autre chose ?

A quoi sert de s’exprimer à foison tant que cette zone subjective par excellence n’est pas active ?

N’est-ce pas la première pierre à poser ?

L’altérité n’est possible que si l'on est profondément relié et ancré à soi, sinon elle n’est que confusion, dans la vie comme en création.

Nous créons par et avec le corps : le toucher est omniprésent dans l’acte créateur.

Le toucher concret mais aussi subtil, sensible.

Quand je touche, me laisse-je toucher en retour ?

Suis-je capable d’attendre le rebond sensible qui me conduira à un nouveau toucher en réponse ?

Suis-je capable, par le toucher, d’entrer dans cette danse avec l’objet, avec cet « autre » ?

Ou suis-je dans un toucher absent - corps coupé de l’Esprit - incapable de me laisser Être en faisant et de me laisser faire en étant ?

Rendre mon toucher conscient, présent, prendre le temps de laisser ce toucher m’informer sensiblement et intuitivement en retour, telle est la voie de la poïétique appliquée à l'art-thérapie.

L’exploration du toucher, les arts du corps en général, la conscience de l’anatomie vivante, les outils favorisant la Présence à soi, la Conscience du corps et de Soi, tout cela peut concourir à développer l’intelligence cénesthésique utile à la poïétique de l’œuvre.

Véronique ASVISIO
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Lexique :

*Poïétique : le fait de se laisser transformer soi-même par l’objet en création. Toucher et se laisser toucher en retour afin que le Sujet et l’Objet s’influencent mutuellement, comme pris dans une danse créative.

*Congruence : cohérence entre ce que je vis sur le plan organismique et sensible et ce que j’en perçois.

*Maïeutique créative : le terme maïeutique nous vient de la Grèce antique et pourrait se définir comme l'accouchement de l’âme.

J’appelle maïeutique créative l'art d'accoucher des contenus inconscients et des potentiels de l'Être par le biais des processus créatifs et corporels (Terme créé pour définir l'éthique et la pédagogie de SkoL’Art33).

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