Skol'Art 33

Profondeur et poïétique

Profondeur et poïétique
L'éthique poïétique en art-thérapie


« J’ai un jour posé la main sur le bois de ma table à écrire et je suis resté ainsi longtemps, sans bouger. En restant en contact avec le bois, une demi-heure, parfois une heure, je me suis rendu compte que la profondeur d’une qualité conduisait à la qualité de la profondeur. »

K.G. Dürckheim. Le centre de l’être.


Tel est le miracle de cet appareil à percevoir le monde que peut devenir notre corps si nous le rendons pleinement présent et attentif à l’expérience de l’instant, quel que soit l’objet de cette expérience.

Développer l’art de demeurer au contact de l’objet, simplement là, ouvert, sans mental ni idée préconçue, jusqu’à ce que l’objet me donne en retour quelque chose de sa propre nature, laquelle va, à son tour, venir m’impacter et modifier la perception que j’ai d’elle et ainsi de suite au fur et à mesure que se prolonge le contact : tel est l’enjeu de la poïétique appliquée à l’art-thérapie.

La poïétique art-thérapeutique : terme désignant le fait, pour le Sujet créateur, de se laisser transformer subtilement par l’objet en création.

Le Sujet est à la fois Sujet créateur et objet créé par le jeu du processus exploratoire ou créatif.

Plus je vais accepter de me laisser toucher en retour par cet objet que je touche, plus s’approfondit ma relation à lui, donc la relation à moi-même.
De sorte que devenir de plus en plus profond - m’approfondir - passe par le fait de me laisser toucher en retour par ce que je touche.
Non pas réfléchir ni analyser, mais simplement me laisser toucher.

Si simplement et pourtant si difficilement, me laisser toucher.

Difficilement car se laisser toucher signifie devenir vulnérable, réceptif, sensitif, sensible à ce qui est comme cela vient, sans que les équations du mental ne s’en mêlent...et ne s’emmêlent dans des savoirs et des interprétations fumeuses qui ne rassurent que lui et ne réparent rien en profondeur.

Cette posture – écouter ce qui est comme cela vient - exige donc que le MOI abaisse à minima ses mécanismes de défense pour entrer en création depuis un « ailleurs » en lui.

En art-thérapie, c’est à cela que nous devons travailler prioritairement : viser à accroître la disposition intérieure du Sujet à se laisser toucher et transformer en retour par ses objets en création.

Dans cette aventure poïétique, nous donnons à l’objet en création le pouvoir de nous influencer, d’ouvrir des portes fermées en nous-mêmes.
Nous nous abandonnons, dans l’instant, à la profondeur de ce contact avec l’objet afin de faire naître quelque chose de notre propre profondeur que seul, un « autre » peut venir dénicher en nous du fait qu’il est ce qu’il est en son essence (telle qu’elle se révèle à nous à l’occasion de ce contact).

Se faisant, en contact avec la matière en train de prendre forme, je choisis le mode amoureux et non le mode conquérant. Je choisis de me laisser faire autant que je fais, de recevoir autant que je donne, d’être influencé autant que j’influence, d’être créé autant que je crée, Sujet créateur autant qu’Objet créé.

Cette matière qui est là, en route vers sa forme, je prends le temps de l’écouter intérieurement, de la laisser me guider vers mes propres profondeurs jusqu’à ce que, de la rencontre de nos deux profondeurs, naissent un premier mouvement, puis un autre et encore un autre, jusqu’à l’achèvement d'une forme satisfaisante pour moi ici et maintenant.

Lorsque je l’observe, lorsque je l’écoute, lorsque je pose mes mains ou mon regard tranquille sur elle pour qu’elle me réponde, tout se passe comme si je posais mes mains sur une partie de mon intériorité ainsi objectivée.

Tout ceci est éminemment subjectif, dans le sens le plus noble du terme.

En art-thérapie, nous devons nous positionner du côté de la Poïétique car c’est le seul moyen de relier le Sujet à son Objet, à sa profondeur, à son autonomie à terme.

Ce qui n’est pas poïétique n’est pas assorti de corporéité, de Réel vivant et ne peut donc pas être transformateur au regard de la conscience que le Sujet tente de développer en prise avec ses objets (intérieurs et extérieurs).

 Si je ne sais pas POURQUOI je crée
 je ne sais pas COMMENT créer
 ni POUR QUI je crée.

Aussi, le challenge pour l’art-thérapeute se résume-t-il à une seule question : comment susciter cette poïétique jusqu’à ce qu’elle s’ancre en le Sujet comme une fonction nouvelle qui, à chaque occasion créative, s’animera et chargera l’œuvre de sa profondeur organique, psychique et universelle ?



Il n’y pas assez de poïétique dans ce monde.



Un excès de psychanalyse et la poïétique se perd,
un excès d’artistisme et la poïétique se perd.

La poïétique ne peut se jouer qu’un pied bien ancré dans le Sujet
et un pied bien ancré dans l’objet,
un pied dans l’existence, un pied dans l’essence des choses.

Véronique ASVISIO
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